Roger, soixante-huitard...

Publié le par Pierrou

C'est l'histoire de Roger.

Roger, il a cinquante-huit ans, il est né en 1950, à l'époque ou on construisait à la va-vite des jolis HLM en béton moche pour loger au plus vite les fruits du baby boom ( l'architecture reconstruction j'appelle ça, allez faire un t our à St Nazaire, vous verrez de quoi je parle ) et où on allait gaiement se la foutre sur la gueule en Corée et en Indochine, "parce que maintenant qu'on avait vaincu les boches, on allait quand même pas s'en laisser compter par une bande de chinetoques communistes, nom d'une pipe en bois !".

Roger, il a grandi dans une drôle d'époque.

Quand il était petit, son papa était ouvrier et sa maman, elle était mère au foyer. Ils gagnaient pas beaucoup d'argent, mais bizarrement, Roger il se souvient, plus il grandissait, et plus ses parents ils pouvaient acheter des trucs: Ca a commencé avec la mobylette pour aller au travail, puis la voiture ( une Dauphine, soyons fous, ou une 403 ), et puis la télévision en noir et blanc pour pouvoir regarder les discours de Mongénéral qui, avec toute sa ferveur franco-didactique se faisait fort d'expliquer, quand Roger avait huit ans, qu'il fallait refonder la nation et surtout, ne rien céder aux Algériens.

Roger, quand il était petit, il aimait bien De Gaulle, c'était le héros de son papa, et roger aimait bien son papa.

Et puis Roger, dans les années soixante, il a été dans un lycée dans la banlieue de Paris, un lycée tout neuf, pour aller avec le pavillon tout neuf que ses parents avaient acheté à crédit dans les environs. A la sortie du lycée, Roger il allait chez ses copains, dans des pavillons comme le sien, et puis, dans la chambre de ses potes, ils écoutaient les Beatles, les Stones, Brassens, Ferré sur le quarante-cinq tour, en buvant de la limonade et en fumant des cigarettes.

Tout le monde fumait des clopes, à l'époque, des gauloises, blondes, comme les filles en jupe du lycée d'en face, parce que bon, le cancer, les poumons, tout ça, on savait pas, ou alors on s'en foutait. On fumait pas à la fenêtre, on fumait dans les draps, c'était pas grave. Et puis fumer, ça faisait mec, quoi. C'est avec tout ça qu'il se justifie quand son fils lui fait des reproches sur le fait qu'il tousse un peu fort.

Roger, il a eu son bachot en 67, et après, il est allé étudier les lettres à la Sorbonne. Il habitait une minuscule chambre de bonne dans le quartier latin. C'était pas cher, c'était humide avec des chiottes sur le palier, mais il s'en foutait, il était bien.
A la fac, Roger il a découvert la politique. Il connaissait des mecs un peu bizarres, un peu réveurs, qui ne parlaient que de l'URSS, de Cuba, de la Chine. Il a lu des livres et il s'est forgé un idéal.  Et Roger a commencé à grimacer un peu quand il voyait le Général à la télé le week-end, en retrant chez ses parents.. mais il préférait se taire et monter tranquillement dans sa chambre pour continuer à lire en douce le Capital, qu'un copain lui avait prété.
Et puis Roger, à la fac, il a rencontré une fille. Une gentille, une douce, une fille un peu perdue, un peu rêveuse aussi, comme lui. Alors ils allaient boire des cafés à St Germain des prés, ils fumaient encore et toujours des gauloises, et puis parfois aussi de l'herbe. Ca sentait bon, ça détendait et ça allait bien avec Lennon et Pink Floyd.

Le soir, Roger il se réunissait avec des copains, dans des mansardes, et ils refaisaient le monde. Parce qu'ils avaient beau être heureux, ils commençaient à l'avoir un peu mauvaise, parfois.  Roger, des fois, il voyait pas pourquoi son père, qui avait à peine son certificat d'études, pouvait voter, et pourquoi lui, qui avait lu des livres, il n'avait pas le droit. Il voyait pas pourquoi il ne pouvait pas embrasser son amie dans la rue ou lui rendre visite le soir dans sa résidence universitaire. Et puis, il voyait aussi que ses parents gagnaient moins d'argent, pas beaucoup moins, mais quand même, et que son père était de plus en plus fatigué. Mais surtout, avec ses copains, ils en avaient marre qu'on leur dise quoi faire.

Alors un jour, il ya des gens comme lui qui ont commencé à bloquer l'université, à Nanterre. Et quelques jours après,  à la Sorbonne, c'était pareil. Et puis, le 3 mai, Roger, qui se préparait à défendre la Sorbonne contre des manifestants d'extrême-droite, s'est fait sortir de son université par un CRS, et il a vu une bonne partie de ses potes être embarqués dans un panier à salade.
Et Roger, ce jour là, il a ramassé un pavé par terre...

Quand il raconte ça à ses petits enfants, aujourd'hui, Roger a encore les larmes aux yeux. C'était l'apogée de sa jeunesse, comme il dit toujours. Ce jour là, Roger s'en foutait, des coups de matraques, il avait envie de vivre, et tout était possible.



Aujourd'hui, Roger a vieilli. Il est marié, il a des enfants, et il sera bientôt à la retraite, mais pas tout de suite, parce que maintenant, ce sera 41 ans, pour lui. Pourtant, il est fatigué, Roger. Voilà plus de trente ans qu'il enseigne la littérature en collège. Ca le passionne, il aime son métier, il aime les gamins à qui il essaie de communiquer sa passion, mais à presque soixante piges, toute la journée debout à parler devant trente gamins, dont la moitié qu chahutent, ça fatigue. Et Roger, quand il entend dire partout que les gens qui font le même métier que lui sont feignants, ça l'attriste, quand on lui annonce qu'ils seront un peu plus dans les classes en septembre, parce que finalement, le nouveau poste ne sera pas créé, il soupire.
Il est triste, il soupire, mais Roger, il ne se met plus en colère, il a passé l'âge.

En 1973, l'année de la crise, l'année où tout le monde s'enthousiasmait sur Dark Side Of The Moon, Roger a eu un fils. Daniel. Et en 1980, quelques jours avant la mort de Lennon, il est devenu père d'une fille, Julie.
Ses enfants ne l'on jamais sérieusement inquiété, même quand ils avaient 18 ans, quand il fallait leur expliquer que l'alcool, la clope, et puis le sida...
Non, ses enfants étaient sages, plutôt brillants, attentionnés, intelligents... Des gens bien, comme on dit.
En revanche, maintenant, ses enfants lui font un peu peur, parfois.

Ils viennent leur rendre visite une fois par mois dans leur petite maison près de Paris, mais Roger, à chaque fois, est triste, parce qu'il sait que ça les ennuie ses enfants. Il sait que son fils n'aime pas ses cheveux encore longs ( "68, c'est fini, P'pa", qu'il lui dit sur un ton railleur ), il sait que sa fille a un fiancé, mais il sait qu'elle a honte de leur présenter. Souvent, sa belle-fille, Marine, elle tique quand Roger allume une cigarette après le café, et du coup, son fils, le médecin, lui fait la morale sur les dangers du tabac, sur la sauce du poulet, trop grasse, sur le fait qu'il devrait faire plus d'exercice et se brosser les dents plus régulièrement.

Roger, il ne comprend pas ses enfants. Il ne comprend pas pourquoi sa fille de 28 ans a voté Sarkozy, comme son frère, et comme tous les gens de sa boîte. Il ne comprend pas pourquoi il ne peut pas raconter sa jeunesse à ses petits-enfants sans que leurs parents se raclent la gorge, ou pourquoi il n'a plus le droit de fumer dans un coin de la salle des profs. Il a du mal à se faire à l'idée de renoncer à un verre de calva le soir, au sucre dans son café ( l'aspartane, c'est dégueulasse ), à la sauce à la crème avec le poulet.
Roger, il arrive pas à parler littérature avec sa fille, elle s'en fout... c'est comme Brassens et Brel, elle trouve ça ringard.
Du coup, à table, le dimanche, le silence devient pesant. Aujourd'hui, on ne parlera pas de Sarko, ni des J.O, il l'a promis à sa femme, qui n'aime pas les disputes.

Mais de quoi on parle, alors ?
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D
Superbe histoire. J'aime beaucoup la dernière ligne…
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A
N'empêche que finalement, Sarkozy a changé:<br /> <br /> http://www.lepost.fr/article/2008/04/25/1185517_le-president-sarkozy-a-change.html
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