Le plus gland cabaret du monde....
Ah, la douce et mélancolique torpeur des samedis soirs de chaleur alanguie où le chaland lambda se presse dans quelque estaminet de bon aloi pour s'asseoir autour d'une petite table circulaire à nappe ( généralement ) rouge, le visage à peine discernable dans la lueur aussi chaude que tremblotante d'un petit bougeoir IKEA chatoyant comme le battement de coeur d'un nourrisson au fond d'une petite loupiote en verre alors que, devant lui, sur une scène, se succèdent les artistes et leurs prestations aussi diverses qu'aptes à séduire le public populaire amateur de Patrick Sébastien...
"Le cabaret, c'est d'la magie ! Que d'l'amour !" nous dit ce philosophe aux taux d'alcoolémie inversement proportionnel à son talent...
Mais qu'aurait-il dit hier soir s'il avait été assis à mes côtés ( ce qui ne fut hélas pas le cas, croyez-bien que je le regrette... Une session de chant choral improvisé sur le "Petit bonhomme en mousse" et "On fait tourner les serviettes est toutefois prévue à la fin de cette conférence", nous comptons sur votre participation - les serviettes Vichy sont, bien évidemment acceptées, voire recommandées ) ?
Je crois qu'il aurait pleuré, Patrick...
Laissez moi, une fois encore, vous planter le décor ( ce qui, petite parenthèse philologique est une expression fort étrange... A part un décor de forêt, honnêtement je vois pas... ).
Dans le cadre d'obligations professionnelles qui ne regardent que moi ( voici pour toi, futur petit animateur de blog d'une qualité qui n'a d'égale que l'irrévérence feinte, un exemple de la façon dont l'on peut faire semblant de maintenir le secret sur sa vie privée, juste parce-qu'on-est-des-utilisateurs-du-ouèbe-responsables-nous-quoi ) je me trouvai donc de garde dans une maison de quartier d'un quartier dont je tairai le nom dans une ville que la décence qui convient à ce genre de dissertation m'impose de taire l'intitulé.
Dans la maison de quartier susmentionnée se trouvait organisée hier soir une "soirée-cabaret", gratuite ( ce qui, comme on le verra, était bien la moindre des choses ) et ce dans le but de faire accéder ces enfoirés de pauvres aussi incultes qu'ils sont sales et belliqueux voire pour beaucoup d'obédience un peu trop basanée les habitants du quartier à des formes de manifestations culturelles auxquelles ils n'auraient pas accès sinon...
Le but, bien que totalement en contradiction avec les impératifs de rentabilité-profit-saupoudrage d'actionnaires qui forment la base de toute activité humaine responsable et digne de ce nom, est plutôt louable.
Bon... On avait pas assez de nappes rouges, alors les tables du fond se sont contentées de nappes à motifs fleuris témoignant d'un goût absolument exquis qui n'est pas sans rappeler la décoration d'un palais viennois ou les étalages plein de visquosité rurale de tabliers de grand-mère dont sont pleins les étalages du marché du Mans - du mercredi au dimanche sur le Quinconce des Jacobins, si ya des amateurs - ( yen a à qui ces deux comparaisons feront plaisir... ).
Les loupiotes étaient évidemment de rigueur ( l'on m'a d'ailleurs donné le nom des petits récipients servant à contenir les bougeoirs... le sommeil et la bière - ou l'inverse - me l'ont cependant fait oublier... s'il y a ici quelqu'un de bonne volonté... ), tout comme les assiettes en carton semi-plastifié remplies de gâteaux apéro de chez PromoCash, flanqués de bouteilles à l'intitulé plus ou moins douteux ( "Soda-Citron" - "Pur jus de pomme, teneur en fruit 50% minimum" ce qui en passant veut dire que la teneur maximum est également de 50% ).
Quant au public en robe de soirée, pour ça aussi ( et ce qui ne ferait pas de mal à leurs chemises ceci dit) on repassera.
Mais, après tout, un décor un peu bancal, des consommations ( gratuites ) tristement en rapport avec les moyens financiers de la structure, qu'importe... Il reste la délicieuse magie du spectacle vivant !
Et pour le coup, l'amateur mélomane que je suis ne fut pas déçu. La maison de quartier susmentionnée avait en effet fait venir ( où avait prété galamment la salle à... ) la classe de chant loisir de l'école de musique locale... Aéropage de musiciens absolument exceptionnels comptant parmi ses rangs:
- Un sémillant vieillard à la barbe argentée dont la portée de la voix était hélas inversement proportionnelle à son tour de taille.
- Une adolescente à mèchouille - semblable à celle de l'espèce zoologique précédemment étudiée avec la précision scientifique que l'on sait dans ces pages - arborant slim/ceinture sur le t-shirt et, curiosité, un seul gant en cuir sur la main gauche, laquelle a gratifié le public d'une fabuleuse interprétation d'un thème de manga en version originale ( on reconnaît en effet le thème de manga japonais dès les trois premières mesures d'accords majeurs tristounets doucement plaqués sur un piano )
- Une lointaine cousine de Raymonde Bidochon et Roselyne Bachelots ( lesquelles, voilà qui est délicieux, partagent leurs initiales ) affulblée de ce que je croyais être une perruque de cheveux graisseux ( mais non, dis donc ! ) dont l'interprétation de Maurane fut aussi vibrante que ses bajoues.
- Un quator de boutonneuses aussi couinante que ricanante dont la prestation sur "Aux Champs Elysées" ( la soliste ayant, peut être à cause du stress, une voix de phase terminale de cancer de la gorge ) aurait probablement fait se retourner ce pauvre Joe Dassin dans sa tombe.
- Ou encore, un fort élégant moustachu à accent belge lequel, accompagné d'une dantesque blondasse au maquillage dégoulinant sur ses joues rosies par la transpiration, a porté l'assistance aux nues avec une reprise à deux voix de "Let it Be", laquelle aurait pu être réussie, n'auraient été l'accent déplorable des deux protagonistes, l'incapacité du guitariste moustachu à enchaîner 4 accords de guitare après parait-il des mois de préparation et la justesse toute relative des notes sortant et de la guitare, et de leurs gorges...
L'on ajoutera à ceci la professeur responsable de ce tapage, dont la réputation dans le microcosme des structures culturelles municipales n'est plus à faire ( chacun, à l'évocation de son nom, se fendant d'un : "ah, Madame .... " accompagné d'un hochement de tête poli ) et qui, comme ce cher Ludwig en son temps souffre d'un handicap de surdité assez peu incompatible avec ses attributions de professeur de chant... Certes, le vieux Ludwig s'en sortait pas trop mal, mais tout le monde n'est pas Beethoven, ce que, hélas, personne ne s'est désigné pour annoncer à la dame en question....
Vous comprendrez donc que votre serviteur, planté comme un risible gorille de boîte de nuit près de la porte ( la salle était d'ailleurs vide à cause de ma propension à jeter dehors tous les participants en baskets ... on m'a remplacé ), occupé à servir du Kir et du rosé à tout ce petit monde ou encore ( bienheureux moments, trop éphémères hélas ! ) chargé de raccompagner chez eux à travers les rues obscures de la cité désertes, où se profilent quelques fois dans l'obscurité sans fond de l'ombre des immeubles quelques silhouettes à casquettes et jogging, les gosses du quartier venus sans adultes, a eu quelques difficultés à se joindre avec enthousiasme aux applaudissements.
"Mais pourquoi qu'il nous emmerde avec ça, ce con ?" vous demandez-vous... Car après tout, vous vous en tamponnez probablement le coquillard de ce que je raconte ( auquel cas, je vous retiens pas, hein ! ).
Et puis en fait, zavez raison ! Après tout, qu'est-ce qu'on s'en cogne de la qualité du spectacle ? Qu'est ce que ça peut me foutre, à moi, que le tout ait été d'une indigence grave au nom du travail-sans-filet-que-si-on-se-goure-on-s'arrête-pas-c'est-pas-grave ?
Déjà qu'on apporte de la culture à ces salauds de pauvres, il ferait beau voir que ces assistés aient le toupet de venir nous reprocher de leur servir sur un plateau en carton ce que la pratique musicale en amateur offre de plus crasseux !
Saleté de pécores, tiens... enfin, heureusement qu'ils ne s'en rendent pas forcément compte... qu'est-ce qu'on se marre, dans les réunions d'actionnaires, à les regarder applaudir à de la merde ! Bien fait pour eux, tiens !